Premières pages


Ici sont reproduites, en alternance, les premières pages des romans de Charles Bottarelli, en espérant vous donner l'envie de poursuivre...


Actuellement: "La Dame à la Simca", Editions Lucien Souny

   
Le 20 décembre 1954, Adolphe Perrot et Germain Mulliez, de la brigade de gendarmerie de Tarascon, se sont installés en bordure de la départementale 99 qui conduit à Saint-Rémy de Provence. Il y a deux raisons à leur choix. Ils sont postés à une cinquantaine de mètres après un virage serré divisé par une ligne continue. La plupart des automobilistes venant de Tarascon qui entrent dans ce virage à gauche négligent de serrer sur leur droite, et lorsqu'ils aperçoivent les gardiens de l'ordre, c'est déjà trop tard: ils ne peuvent nier qu'ils ont chevauché la ligne. C'est donc, pour un gendarme, le lieu idéal pour relever des infractions. Mais, aujourd'hui, Perrot et Mulliez ont décidé de ne pas intervenir systématiquement. Ils arrêteront à peu près une voiture sur trois, et se contenteront d'un petit signe au passage de l'automobiliste fautif pour lui rappeler le respect du code. Une autre raison de leur présence ici est la proximité d'un bosquet de pins. À cinq jours de la Noël, Mulliez se préoccupe de préparer l'arbre pour ses enfants. Il n'a pas l'intention de se mettre en recherche d'un sapin. Il estime qu'on peut obtenir un résultat convenable avec des branches de pin. En rassemblant plusieurs de celles-ci, en y enserrant des tiges de romarin pour épaissir l'ensemble, on obtient un arbre de Noël tout à fait présentable, gratuit, original et qui dégage une odeur agréable. Mulliez a seulement l'intention de faire du repérage. Il reviendra ce soir, en civil, car que dirait-on d'un homme en uniforme qui se servirait ainsi dans l'espace public ?
En cette fin de matinée, la circulation est calme. En une heure, ils ont intercepté seulement quatre véhicules et verbalisé un seul chauffeur, se contentant d'un sermon pour les trois autres en raison de la modération de leur franchissement. Il serait temps de revenir aux affaires.
Une Simca Aronde grise sort du virage en chevauchant la ligne.
- On se la fait celle-là ? demande Mulliez.
- Je n'en sais rien. Oh, et puis, oui, après tout, on l'arrête, je veux la voir de plus près.
Si Perrot veut « la voir de plus près », ce n'est pas à cause de quelque suspicion soudaine. C'est parce qu'il a commandé la même Aronde un mois plus tôt et que le temps commence à lui paraître long. Il devient impatient comme un amoureux soupirant après une belle qui tarde à se décider. Il va donc pouvoir retrouver les détails de l'Aronde, s'imaginer au volant, et faire ouvrir le coffre en réfléchissant déjà au rangement des valises. Au fur et à mesure que la voiture approche, son regard s'attarde sur la nouvelle calandre qui équipe les modèles depuis le dernier salon de l'auto. Le motif chromé en ligne brisée un peu sévère a cédé la place à une demi-ellipse tout en douceur portant au centre un cabochon illustré de l'hirondelle symbole de la marque.
- Elle est belle , soupire Perrot, de plus en plus transi.
La seule différence est que celle-là est grise alors qu'il a commandé une noire, prestige de la fonction oblige.
Il se décide à intervenir en désignant au conducteur le bas-côté de la route. Il découvre alors que le conducteur est une conductrice. Elle a baissé la vitre et passé la tête au-dehors avec un sourire resplendissant. « Encore une qui va essayer de nous faire du charme » pense Mulliez. La dame a la cinquantaine bien sonnée mais très élégamment portée. Elle est fardée avec discrétion, juste ce qu'il faut, ses cheveux sont de la teinte auburn à la mode, un collier en or et une gourmette soulignent la bourgeoise aisée soucieuse de son paraître. Comme son habillement semble témoigner d' une certaine recherche, Perrot imagine une commerçante dans le domaine vestimentaire, qui aurait réussi dans ses affaires. Il lui demande ses papiers, qu'elle tend en accompagnant d'un « naturellement » qui paraît à Perrot plus roucoulé que prononcé.
Mais il ne les ouvre pas aussitôt. Ce qui l'intéresse d'abord, c'est l'Aronde. Il en fait le tour lentement, en se donnant l'air d'examiner les pneus. Et son regard court sur le liseré chromé qui souligne le bas de caisse et sur les poignées de porte étincelantes.
- Vous pouvez m'ouvrir le coffre, s'il vous plaît ?
Elle descend, et avec la même voix mielleuse, elle explique qu'elle ne se livre à aucun trafic et qu'elle ne transporte rien de répréhensible.
- C'est la routine, répond Perrot, qui ne peut pas avouer qu'il souhaite revoir la capacité de rangement.
Mulliez, pensant que son collègue va prendre tout son temps à contempler la voiture, s'est éloigné de quelques mètres pour examiner le bosquet de pins et repérer celui qui aura son choix.
Perrot passe la tête à travers la portière en s'attardant sur le galbe du tableau de bord. La conductrice pense qu'il est intrigué par la photo d'un jeune garçon maintenue par un papier collant. Elle croit devoir préciser :
- C'est la photo de mon fils. Il y en a qui affichent le portrait de Saint-Christophe pour les protéger des accidents, moi je préfère croire à la protection de mon fils.
- Vous êtes contente de votre voiture ? J'ai commandé la même.
- Très contente, tout va bien.
La conductrice est sereine. On est entre gens de bonne compagnie qui ont des goûts communs, elle va peut-être s'en sortir sans contravention.
Perrot étale les papiers sur le capot. Elle s'approche de lui. Il examine d'abord le permis de conduire. La photographie est déjà un peu ancienne, mais elle lui permet de confirmer que c'est une belle femme. La couleur du document le surprend, car elle paraît un peu passée.
- Il est bien pâle, votre permis.
Elle se serre encore plus contre lui afin de mieux se pencher sur l'objet. Il sent parfaitement le sein gauche s'écraser contre son avant-bras. « C'est bien ce que je croyais, pense-t-il, mais si tu veux me faire du cinéma, j'en ai vu d'autres ».
- Il est pâle parce qu'un jour il est passé dans une lessiveuse, mais on peut encore le lire.
- Vous feriez bien de le renouveler malgré tout.
Puis le gendarme ouvre la carte d'identité. Elle est au nom de Marie-Rose Faret, née le 6 août 1902. « Elle a donc cinquante-deux ans, calcule Perrot. Elle a encore belle allure ». La photographie est identique à celle du permis de conduire. La femme devait avoir la quarantaine quand on l'a prise. Elle est toujours un peu trop proche de lui, et il se demande s'il ne va pas se dégager, mais, ma foi, ce sein ferme et doux contre lui n'est pas vraiment désagréable. Et son parfum de qualité l'entête gentiment. Pourtant, il ne sait quoi, quelque chose le gêne sur cette carte. Il ne perçoit pas le détail qui le chagrine, c'est plutôt la vue d'ensemble qui ne le satisfait pas. Il demande à la conductrice de patienter, et rejoint son collègue.