Premières pages


Ici sont reproduites, en alternance, les premières pages des romans de Charles Bottarelli, en espérant vous donner l'envie de poursuivre...


Actuellement: "Les Vérités du barrage", Editions Lucien Souny

    Durant toutes ces années, Benjamin n’avait pu se
résigner à pousser le portail du cimetière. La vieille grille
à la peinture délavée, même ornée des deux élégants
cyprès qui l’encadraient, lui paraissait s’ouvrir sur un
monde hostile. Puis, un jour, il avait fait violence sur lui-
même en pensant très fort à Mélanie. Il avait alors
déposé sur sa tombe un bouquet dérisoire, composé
avec les fleurs sauvages qu’il avait cueillies en chemin, et
s’était juré de revenir chaque semaine. Ce modeste pré-
sent était le prix de son rachat. Dès ce premier pas fran-
chi, il s’était senti plus heureux, en accord avec lui-
même. Il avait peu à peu apprivoisé cet endroit, et s’y
trouvait maintenant à l’aise. Il s’agissait en quelque sorte
de son lieu de rendez-vous puisqu’il était devenu amou-
reux de Mélanie après la mort de la jeune fille.
   Mélanie, il lui arrivait de la rencontrer jadis. Mais
l’écolière aux nattes brunes, semblable à bien
d’autres, ne soulevait aucun élan particulier dans son
cœur d’adolescent. Ils habitaient le même village,
c’était leur seul point commun. Parfois, ils échan-
geaient quelques mots au détour du chemin, sans
plus. Mélanie n’importait pas plus que Lydie qui filait
sur son vélo bleu ou qu’Annie qui prenait des cours de
solfège.

   Elle avait son âge, pas encore quinze ans, quand la vie
lui avait été enlevée, arrachée par les griffes de ce salo-
pard de Clément. Clément, plus âgé que lui de trois ans,
qu’il admirait jusque-là pour son assurance, sa
débrouillardise et ses belles paroles. Peut-être aussi
parce que son grand copain venait d’un milieu aisé, où
l’on n’a pas besoin de compter lorsque l’on veut s’offrir
un caprice. Un milieu où toutes les portes paraissent
s’ouvrir à l’avance devant vous. Clément, fils unique de
parents adoptifs, avait décelé chez Benjamin les qualités
du petit frère qu’il n’aurait jamais. Avec une patience
rare chez lui, cet esprit brouillon, mais avide de toutes
choses, lui faisait découvrir des activités nouvelles. À
l’époque où il avait commis l’ignoble, il lui donnait des
cours de dessin. « Tu as des yeux pour voir, ta main ne
fait que mettre sur le papier ce que tu vois », lui répétait-
il. Il lui avait montré comment reproduire un objet en
évaluant les proportions au moyen du doigt sur le
crayon tendu devant lui, à figurer les ombres et les
volumes. La veille du drame, il lui avait annoncé qu’ils
allaient parcourir la campagne, carnets à la main, pour
qu’il apprenne le croquis des paysages.
   Clément, à l’âge de deux ans, avait été adopté par les
Jouvent, un couple de médecins en fonction dans un éta-
blissement parisien qui jouissaient dans leur milieu d’une
solide réputation. C’était ce que l’on murmurait dans la
région avec un rien de respect.